Journal ·
Le contrebassiste
Avant de photographier, j’ai joué : du saxophone, de la guitare, des chansons écrites pour d’autres. Et sur scène, celui que je regardais, c’était le contrebassiste. Personne ne vient pour lui. On vient pour la voix, pour le piano, pour ce qui brille. Lui relie la mélodie et la rythmique, tient tout le reste debout. Et quand il s’arrête, la musique tombe.
C’est le meilleur modèle que je connaisse pour photographier la journée des autres. Le contrebassiste sait trois choses. Il sait effleurer : il y a des moments où l’archet touche à peine la corde, parce que le morceau n’a besoin que d’un souffle. Il sait appuyer : quand la fête monte, le pizzicato claque et porte tout le monde. Et il sait la chose la plus difficile : cesser de jouer. Certains passages sont plus grands sans lui.
Un mariage se joue exactement ainsi. Pendant les préparatifs, on effleure. Pendant la fête, on est dedans. Et pendant certains silences (une mère qui ferme les yeux, deux mains qui se trouvent sous la table) on pose l’instrument. Ces silences ne se photographient pas, ils se respectent. Ce qu’on en garde n’est pas une image de plus, mais la confiance qui permettra la suivante.
On me demande parfois quel est mon style. Je crois que ma réponse est là : le solo, c’est de ne pas en prendre.

Ce texte reprend un passage de « La Pudeur de l’Intrus », une conférence donnée à des salles de photographes sur la place de celui qui regarde dans l’intimité des autres.
Nathanaël Charpentier